Vendanges en Bourgogne

Pas mal bougé depuis le dernier article, entre le stage à La Roche-sur Yon, les excursions à droite et à gauche à Angers, Bordeaux, Nantes, Paris, en Corse, en Bretagne, à Annecy… Et me voilà posée deux semaines près de Dijon, mi-septembre, pour voir ma famille et faire quelques jours de vendanges.

Les vendanges, j’y vais en vélo, c’est déjà un bon point. Trente minutes le matin, dans le froid et la fin de nuit, 23mn le soir, sous une douce lumière de fin de journée.
Ça commence un vendredi après-midi. Quand j’arrive, il y a déjà plein de vieux, et un groupe de cinq nanas maquillées comme pour sortir en boîte. Une fille arrive, l’air un peu paumé, gros tatouage de serpent sur un bras, petite et musclée, poils sous les bras et œil qui louche fortement. Elle a un accent bien prononcé, que je devine espagnol, ce qui me permet de réviser un peu ma pratique.
Une heure plus tard, on part enfin dans les vignes. Je prends une caisse, un sécateur, des gants, et c’est parti. Je m’attendais à un semblant de formation accélérée pour les petits nouveaux, mais non, rien. C’est simple : il faut couper les grappes de raisin et les mettre dans une caisse. Pousser la caisse, recommencer. Quand la caisse est pleine, appeler le porteur et lui poser sa caisse sur le dos. Les parcelles sont petites et vite finies, alors on change d’endroit. Les gens disent qu’il fait chaud, mais la seule fois où j’ai travaillé dehors de mes mains, c’était en Argentine, et il faisait une chaleur atroce. Je suis donc ici tout à fait satisfaite du temps. Pas trop parlé avec les gens, je ne sais pas trop comment les aborder.

Le lendemain matin, le mal de dos se fait ressentir quand on commence à couper à 8h. A 9h, c’est déjà l’heure de la pause. Vin rouge, pain, cervelas et pâté, rien d’attrayant pour moi qui ait petit-déjeuné il n’y a pas longtemps. Je bois un verre de rouge, pour la forme, que ma vessie me fera regretter les trois heures suivantes. Je suis assise par terre au soleil, seule, et je me dis que pour l’instant je ne me sens pas très à l’aise dans ce groupe. J’entends une vieille aigrie responsable du groupe, se plaindre qu’on est trop nombreux, que ça n’avance pas, blablabla. L’espagnole traîne souvent autour de moi, mais je n’ai pas trop envie de l’écouter. Et voilà qu’on vient me voir pour me demander si ça me dérangerait de changer de groupe avec Sara l’espagnole et deux autres gars car on est trop ici et il n’y a pas assez de monde dans un autre groupe. J’accepte bien volontiers, ça ne pourra pas être moins bien. Je termine la matinée, sans parler plus aux gens. J’ai cette désagréable impression d’être de retour au lycée, avec cette ambiance colonie qui ne me plaît pas.
Vient l’heure du repas. On mange à de grandes tables montées dans un gymnase. La nourriture est…euh…comment dire…pas terrible du tout. Ou présentée par l’espagnole : « C’est inhoumain dé servir oune nourriture pareille ! ». On me montre ma chef des jours à venir. Elle s’appelle Clémentine, et elle est canon. Ça sera déjà ça de gagné.
Quand la pause est finie, elle m’appelle avec l’espagnole, me demande mon prénom, elle a l’air sympa en plus. Je vois bien que depuis midi les deux autres garçons cherchent à moitié à se cacher, je devine qu’ils ont du créer des affinités avec les filles pendant le repas et qu’ils n’ont plus vraiment envie de changer de groupe. Ça me fait un peu me sentir une paria avec l’espagnole, qui est un peu dans son monde et parle toute seule la moitié du temps.
Je monte en voiture avec un retraité du nom de Jean-Louis, un autre mec, et Sara l’espagnole s’extasiant sur les sièges en cuir de la voiture. Arrivés sur le site, je vois le petit groupe et devine aussitôt que l’ambiance ici est différente. J’attrape une caisse, commence ma rangée et à papoter avec le gars de la rangée adjacente, Achille. Ça fait deux minutes qu’on parle et je me sens déjà bien, ça va aller ici. Au fil des rangées et des parcelles, je discute petit à petit avec les gens. Achille, charpentier qui fait les vendanges juste ce week-end pour gagner un peu d’argent. Clarence, une blondinette américaine de l’Ohio, prof d’anglais, mariée avec Nicolas, qui travaille aussi ici. Kévin, comédien qui a un pull du même vert que le mien. Yannick, qui travaille à La Poste mais est passionné de biodiversité depuis qu’il est gosse, il est d’ailleurs volontaire à la LPO, spécialiste des orthoptères. Sa femme Claire est ici, elle a travaillé dans l’hôtellerie mais s’est reconvertie comme consultante pharmaceutique, ou quelque chose dans le genre. Pendant que je fais sa connaissance, Sara nous interrompt pour parler de l’hôtellerie, étant donné qu’elle est femme de ménage, exploitée et qu’elle le fait savoir bien fort. Je ne finirai jamais ma conversation avec Claire tellement Sara est envahissante. Elle parle vraiment sans cesse, aux autres ou à elle-même, et c’est fatiguant. Elle chante aussi, à longueur de journée. Rigole comme une tarée à des moments impromptus. Rote et pète comme un ogre des marais. Les gens réclament le silence, elle leur refuse ce privilège.
Les gens coupent très vite ici, et je me sens en permanence sous pression. Je vais du plus vite que je peux et pourtant je coupe deux fois moins vite que certains. Comment c’est possible ? Parfois je me traîne les fesses sur les cailloux pour reposer un peu mon dos, et je coupe, coupe, coupe.
Après ce samedi, je rentre en vélo, fatiguée et le dos en vrac. La promenade en vélo me fait plaisir, et la route des Grands Crus que j’emprunte est vraiment belle. Gevrey-Chambertin, Brochon et son château, Fixin, Couchey, Marsannay la Côte, Chenôve. Des vignes de chaque côté de la route, toutes espacées de la même façon, leur hauteur homogène, des rangées à l’infini. Et cette lumière du soir qui amène tant de douceur à la scène.
La nuit est réparatrice et j’attaque le dimanche matin en forme. Pendant l’heure du midi, je fais connaissance de Vincent, qui est aide-soignant et va partir le mois prochain faire un service civique d’un an en Roumanie. Il a un pantalon militaire, une casquette, des yeux clairs et une barbe rouquine. Il me fait un peu penser à un slovaque que j’avais rencontré en stop en Belgique. Il a le même air doux et calme et semble assez en retrait des gens. Pendant un semblant de sieste par terre dans le gymnase, nous parlons, et je suis contente d’échanger avec lui. Je lui dis que pour moi, le voyage c’est de rencontrer des tas de gens, que bien souvent on n’aura l’occasion que d’une conversation par personne, et que pourtant elles sont importantes. Que chaque personne peut nous apporter quelque chose, nous permettre d’avoir une conversation inédite, différente de celles qui reviennent sans cesse et qui sont parfois ennuyantes. Je vois bien que ça a du lui demander du courage, d’accepter ce service civique. Bien qu’il ait cet air baroudeur détendu, je comprends aussi qu’il n’a jamais trop quitté la Bourgogne, (même s’il est déjà allé en Roumanie), et qu’il se pose des questions sur son voyage à venir.
Je termine la journée du dimanche encore pleine d’énergie, travailler une heure de plus ne m’aurait pas dérangé. Enfin, visiblement je suis quand même un peu fatiguée puisqu’après la dernière pause je remonte les vignes jusqu’en haut avant de me rendre compte que j’ai oublié mon sécateur en bas. Après un aller-retour au petit trot, je réalise cette fois que le sécateur n’a pas de ressort… Tant pis, je me débrouillerai comme ça.

Lundi, il y a moins de monde, car tous ceux qui n’étaient là que pour le temps d’un week-end sont repartis travailler. L’espagnole reste fidèle au poste. Un ou deux jours avec elle, c’était marrant et divertissant, plus longtemps c’est horrible. En même temps, je suis ébahie de sa capacité salivaire lui permettant de chanter et parler une journée complète sans interruption, le tout en coupant aussi vite (lentement ?) que moi. Jean-Louis le retraité, que j’aime bien, essaye de corriger son français et de répondre à ses questions. Et essaye aussi de lui expliquer un après-midi en plein travail, qu’il aimerait profiter du silence. Et elle de crier de manière tout à fait outrée et surprise « Pourrrquoi fairrre ?! ». ça m’a faite rire de désespoir. Il a essayé de lui expliquer patiemment qu’il avait besoin de silence pour se concentrer et couper ses raisins. Elle a dit que « aaaah oui oui yé comprrrends », sans pour autant réduire son flot de paroles par la suite.

Finalement on a fini les vendanges au bout de 4 jours et demi, alors qu’on m’avait dit que ça durerait 5 à 6 jours. La faute à ceux qui coupent beaucoup trop vite ! Le lundi soir en rentrant ça n’allait pas trop, fatiguée, des coups de chaud et de froid dans mon lit, je dors mal. Le dernier jour est très difficile, je n’ai pas envie de parler, des douleurs au dos qui ne me lâchent pas de toute la matinée, je me traîne douloureusement de pied de vigne en pied de vigne. Pendant l’heure de midi, je peux m’allonger par terre un temps suffisamment important pour que mon dos se détende un peu et entamer l’après-midi de meilleure humeur et avec un regain d’énergie. C’est aussi speed que toutes les autres demi-journées, mais cette fois c’est la dernière, et je ne regrette pas d’avoir changé de groupe pour avoir profité de la bonne ambiance avec toutes ces personne.
Enfin on finit et on rentre au domaine. Où on attend une heure et demie que l’apéro post-vendanges commence. Le bilan de la chef Clémentine, c’est qu’on a coupé en quatre jours environ 16 tonnes de raisin, ce qui fait environ une tonne par personne. Ah oui quand même.
J’ai appris beaucoup de petites choses à droite et à gauche pendant ces quelques jours. Sur le raisin, notamment qu’on a coupé des raisins pour faire du vin de premier cru, dont certaines bouteilles se vendront à 350€ la bouteille. Que chaque année il faut racheter tous les fûts pour faire le vin de cette qualité, et à 500€ le tonneau ça fait cher. Que dans une combe pas loin de Gevrey, il y a une plante qui n’existe qu’à cet endroit sur Terre. Elle s’appelle la lunetière de Dijon, et il n’y en a que 70 pieds. Que le château de Gevrey qui part en ruines a été racheté par un chinois venant de Macau qui vient de passer un an en prison pour diverses fraudes. Les asiatiques achètent beaucoup de domaines par ici, au risque que le traditionnel vin de Bourgogne perde son ancestrale manière d’être fait.
On a commencé à manger du gâteau et à boire le crémant de Bourgogne qui nous faisait de l’œil depuis 30 minutes sur la table. J’avais remarqué qu’une caisse pleine de raisins avait été placée à côté de la grande table. Je me doutais bien que ça avait quelque chose à voir avec les nouveaux vendangeurs du domaine. A genoux devant la caisse, les nouveaux devaient s’agenouiller, puis un porteur de l’autre équipe déclamait une petite bénédiction et faisait un shampooing de raisin au nouveau baptisé. Quand on est venu m’attraper, à la fin, il ne restait plus vraiment de raisins, surtout du jus. C’était bien rafraîchissant. Le retour en vélo m’a permis de sécher, de profiter une dernière fois du magnifique paysage, et d’arriver avant que mes quelques verres d’alcool ne me tournent la tête.

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Vignes autour du château de Brochon (photo Google)

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